Jil Caplan - Chronique Album "Derrière la Porte"

Jil Caplan - Concert Le Trianon (Paris) 2017




Interview

Jil Caplan - Interview - Pierre Derensy


« Derrière la Porte » est un de ces disques qui s’installe dans une vie, qui prend ses aises, fourmillant de cavités obscures et de points d’eau. C’est un album tendre et romantique, qui s’entend plus qu’il ne s’écoute. Avec toute la précision que demande un travail d’orfèvre, Jil et Jay (Alansky) réalisent une sorte d’ode musicale à la bio-diversité. Sure d’elle même, la jeune femme s’est transformée en femme fatale qui connaît le tarif d’une existence où le plaisir a toujours pris le pas sur l’abandon.

Pierre :
Qui y a t’il « Derrière la porte » ?
Jil Caplan :
C’est avant toute chose de l’espoir. Un espoir sans issue, une énergie du désespoir d’un noyé. C’est tiré de la chanson « à la fenêtre »… En fait cette fille, en l’occurrence moi, qui se sent un peu cernée, un peu isolée, seule et qui se dit : il faut faire quelque chose. J’ai écrit cette chanson avec cette phrase qui était : il faut que la lumière apparaisse. Que l’hélicoptère arrive à temps ! Derrière la porte, c’est toutes les sensations extérieures que je peux ramener, c’est la violence de l’existence, qui est charriée partout autour de nous et qui pénètre dans nos existences…
Pierre :
On sent une sagesse en toi, une philosophie de vie proche du bouddhisme ?
Jil Caplan :
Bouddhiste ça me fait plaisir qu’on le remarque parce que c’est une philosophie qui est très belle, qui nous permet d’être plus intelligents, de réfléchir sur la vie et de comprendre mieux les choses. Par contre « sage » je pense que lorsqu’on écrit un livre, quand on fait un album de chansons, on essaye toujours de mettre le meilleur de nous même. On a envie d’extraire le meilleur jus.
Pierre :
Il y a peut être eu plus de perfectionnisme sur ce dernier disque par rapport à tous les autres ?
Jil Caplan :
J’approuve. De mon côté, je le suis toujours mais parfois en face de moi, ce n’est pas le cas. Un disque c’est une équipe, une voiture qui roule. Jay et moi étions sur cet album au petit poil, exactement à sa place, il devait être conforme à ce que l’on avait dans la tête, une projection mentale de l’album, pour en l’écoutant avoir ce que l’on avait mis dans nos têtes. Nous voulions le retrouve en terme de sensation.
Pierre :
Tu retrouves ton comparse des débuts : Jay Alansky après une parenthèse dans votre collaboration, est ce encore l’idée de la muse et du Pygmalion ?
Jil Caplan :
C’est l’avantage et l’inconvénient de vieillir mais dorénavant c’est plus un travail d’égal à égal. Je l’ai rencontré, j’étais excessivement jeune, je ne connaissais pas grand chose même si je la ramenais beaucoup (rire), et lui cristallisait une part de ses fantasmes sur moi et j’aimais ça, car c’est une image qui m’allait bien. Je n’étais pas une sorte de poupée Barbie épurée. Ce qui est bien avec Jay et qui perdure, c’est que lorsqu’il rencontre quelqu’un, il veut que la personne soit elle même, il a une vision de la personne juste et ne fait que dire « Devient ce que tu es ». Simplement, tous les scories, il va te les enlever. Et ça il faut l’accepter. Même là, quand je lui apportais certains textes, j’étais très contente, et lui était capable de trouver le thème moins fort, qu’il était redondant. Bon sur le moment, on est chamboulé mais si l’on fait acte de réflexion, on se rend compte qu’il a raison. Jay c’est l’inverse du meilleur ami qui te dit alors que tu es amoureuse d’un crétin, que ce type est génial quand tu lui présente pour la première fois, et qu’au moment de la séparation revient pour te dire « je le savais ».
Pierre :
Dans ce milieu tu as du en voir beaucoup de l’hypocrisie ?
Jil Caplan :
Oui mais pire encore, il y a un moment de l’indifférence. C’est à dire que tout le monde s’en fout de ta gueule. A part si tu vends des tas de disques où là les gens rient à gorge déployée à la moindre de tes phrases. Mais des gens qui s’intéressent à ce que vous faites, il n’y en a pas beaucoup. Ce qui ne m’étonne pas, car dans la vie c’est exactement pareil. Que tu ailles dans une usine à chaussures, que tu ailles chez Renault où les mecs se suicident, c’est très français d’avoir tout le temps cette critique à la bouche.
Pierre :
La nuit tous les chats sont gris mais l’inspiration est elle grisante pour Jil Caplan ?
Jil Caplan :
C’est à ce moment là qu’elle a le plus de chance de remonter à la surface. L’inspiration ne vient pas par hasard. Il y a des circonstances plus favorables que d’autres. Quand on a une vie de merde, dans une neutralité de soi, de pensées, de vie, ce n’est jamais très inspirant ces moments là. Au contraire, quand on est dans des moments excitants, extrêmes de l’existence je pense que c’est là qu’on ressent quelque chose de fort et qu’on a envie de l’exprimer. Mon inspiration s’est nourrie de nos conversations avec Jay. Nos joutes verbales. Effectivement, parfois on travaillait quelques heures dans l’après-midi, puis on passait 2 ou 3 heures à discuter et le soir je rentrais en scooter dans Paris à la belle nuit de mai chaude et pendant tout ce trajet, je sentais des mots qui remontaient. Donc chez moi je faisais vite à manger, je leur disais de se dépêcher de bouffer pour qu’après, quand tout le monde est couché, la nuit pose une atmosphère particulière sur nos vies. J’adore la nuit, elle a les capacités de me faire penser différemment et mes sentiments sont beaucoup plus forts.
Pierre :
Tu as déclaré que Jay et Toi vous étiez tous les deux blessés, peut on savoir ce qui vous avez meurtri ?
Jil Caplan :
Il y a des périodes que l’on traverse qui sont plus extrêmes que d’autres. Avec l’impression d’être sur un rocher pointu. Je pense que nous étions tous les deux à cet endroit là. Moi je n’avais plus de label, j’avais le ressort : pas cassé mais bien endommagé, et d’une certaine façon, j’en souffrais. Le fait que l’on se retrouve tous les deux, lui avec la fin du parcours de son groupe électronique, moi j’avais décidé de passer à une autre vitesse. Avec ce qu’on avait vécu l’un l’autre de choses différentes.
Pierre :
La solitude t’a touchée et transparaît dans tes textes, mais plus que tout elle t’a permis de rebondir sur ce disque et de souffler l’espoir ?
Jil Caplan :
Je pense aussi. Généralement on me dit que c’est un disque triste et noir. C’est un album qui a voulu s’encrer dans une réalité, une vérité. Evidement que j’espère sublimé par le prisme de l’écriture et de la musique. Dans toutes mes chansons, il y a la lumière des mots face à la vie dans ce qu’elle a de plus sale.
Pierre :
La chanteuse avec un bac littéraire en poche, puise t’elle son inspiration dans la littérature ?
Jil Caplan :
Pas tant que ça. Avant je m’en servais beaucoup. J’essayais même des fois de restituer une atmosphère que j’avais lue. On a des exemples, des maîtres, mais je pense qu’avec ce disque et ce qui est important pour moi, c’est d’avoir la sensation d’avoir commencé à trouver ma propre voie.
Pierre :
Jil Caplan perd un peu de son coté glamour pour une image plus réelle ?
Jil Caplan :
Le coté glamour était du à ma jeunesse, j’étais dans un rêve d’images, d’imagerie. Entre temps, j’ai essayé de trouver ce qui faisait qu’on devenait un artiste à part entière. C’est un gros travail, ça nécessite une mise à nue. Il y a des choses que je n’aurais jamais osé dire ou chanter. Et c’est ça qui est intéressant à dire. Quand je lis les auteurs américains que j’adore : Fanté, Buckowski, Henri Miller : tous ces mecs là ne prennent pas de gants.
Pierre :
Pour moi la France ne te convient pas ?
Jil Caplan :
«(Rire) Que dire… oui sans doute, mais je suis française et je dois faire avec. Je n’aime pas l’esprit français. L’esprit critique ok je l’accepte, des mecs comme Pacadis ou le dandysme à la Gainsbourg, mais toutes ces personnes étaient imprégnées d’une autre culture que de la culture française. Donc le coté franchouillard m’emmerde, l’étiquette « variété » également, même si on a pu me considérer en faire partie, j’ai toujours proposé autre chose. Ce qui m’a fondé c’est pas Barbara ou Brassens, que j’aime bien au demeurant, mais ce n’est pas vers eux que je suis allée.
Pierre :
Quel est le truc sur cet album qui t’a rendu la plus fière de réussir à sortir du sable ?
Jil Caplan :
Faire un disque c’est une entreprise à la fois très rapide et très longue. La manière de l’enregistrer ce dernier, c’était mon rêve que j’avais depuis des années. On l’a fait dans son studio perso. C’était simple. On ne s’est même pas posé la question du genre d’album que nous allions sortir. Ce qui doit sortir du sable : c’est cette liberté. C’était aussi de se retrouver de manière égale en laissant à l’autre toute la place qu’il désirait pour être bien.
Pierre :
« Derrière la Porte » s’est réalisé très vite ?
Jil Caplan :
Deux mois ! Je crois que l’on bouillait (rire). C’était rapide. Après quand le processus est en marche, il faut rajouter des couches, additionner, arranger, mais les chansons globalement ça été assez rapide.
Pierre :
On a du mal à lui donner une seule couleur musicale : entre le rock, la pop, l’éléctro tout se mélange ?
Jil Caplan :
Effectivement. Ce ne sont pas des chansons acoustiques, même s’il y en a, ce n’est pas de l’éléctro même si il y a des petites touches sur « On n’Entre Plus Chez toi » avec ce beap house à certains moments qui est très engourdissant, avec cette boucle qui est une solitude infernale où l’on a beau faire, on se cogne toujours au même mur. Ce n’est pas de la pop, encore moins de la variété. Ca pourrait s’apparenter au rock, encore que…
Pierre :
Jil Caplan a t’elle déjà son band pour aller sur scène en Septembre-Octobre ?
Jil Caplan :
Je suis en train de trouver des musiciens, ce qui n’est pas une mince affaire car nous n’avons pas des budgets pharaoniques. Il y en a 2 qui viennent du jazz, qui ne sont pas très connus mais qui sont de très bons musiciens, qui ne sont pas des mercenaires des scènes qui jouent avec la vieille garde. Ils sont très enthousiastes, jouent très bien. On va essayer d’être surprenant. De garder ce que l’on a sur le disque et de le transformer sur la scène.
Pierre :
A tes débuts, la scène c’était limite éprouvant pour toi, de donner des concerts ?
Jil Caplan :
J’ai mis longtemps avant de bien aimer ça. Je ne sais pas, je n’y arrivais pas. J’avais l’impression que c’était mon extérieur qui chantait. C’était limite un truc que je n’arrivais pas à sortir de mon bide. J’avais peur de chanter, d’être gourde.
Pierre :
Tu parles du chant, mais sur le disque ta voix est d’une pureté étonnante ?
Jil Caplan :
Par volonté de ne pas sur interpréter. Les chansons sont suffisamment abouties, les textes sont suffisamment denses que l’interprétariat n’est pas la chose la plus importante. Je vous chante des choses au creux de l’oreille et je n’en rajoute pas des tonnes, car ce que vous allez entendre suffit à lui même. J’ai essayé d’enlever tous les colifichets vocaux. Idem pour les arrangements. Il n’y a plus beaucoup de disques qui se font avec si peu de choses.
Pierre :
Au petit jeu de ce que tu aimes et de ce que tu détestes ?
Jil Caplan :
J’essaye d’aimer tout, même si ce n’est pas facile. J’essaye d’être moins regardante. Exigeante et moins regardante. A un moment donné, il y avait certaines choses trop simples que je boudais par plaisir.
Pierre :
Tu t’es aussi noyée dans des choses compliquées, par exemple ton EP 6 titres « Gueule d’Amour » ?
Jil Caplan :
Ho la vache tu connais ça ! Ce fut la première pierre de ce disque là. Ca c’est fait avec 3 francs 6 sous, tout le monde s’en foutait de se projet et j’adore quand les gens ne t’attendent pas. C’était court, il n’y avait pas de pression. Nous n’étions pas du tout chouchoutés. Tous les yeux s’étaient détournés de moi, je n’avais pas la pression de décevoir. Il faudrait avoir la force de dire « Fuck » et de faire ce qu’on aime. Mais le problème c’est que l’on a toujours envie, un artiste plus particulièrement, d’être aimé et reconnu. C’est une grande force de dire comme Pialat «Vous ne m’aimez pas, mais je ne vous aime pas non plus ». Je fais les disques que je fais, pour moi ils sont beaux et merde aux autres.
Pierre :
Jil Caplan est pour moi un mélange de glamour et de punk ?
Jil Caplan :
Voilà ça j’aime bien, ce coté ébouriffée mais pas mode à la Franz Ferdinand. J’ai toujours adoré les dandys. Pour moi le dandysme, c’est réinterpréter les choses via un processus mental et pas un simple effet de vêtements. Evidement il y a le soin de soi, et moi quand je faisais ma banane, j’étais Elvis Presley.
Pierre :
Tu as toujours pris des hommes en référence ?
Jil Caplan :
Toujours. C’est fou. J’ai été plus souvent qu’il ne faut George Harrison (rire). Léonard Cohen, Bob Dylan, Bowie qui fut ma grande passion. Mais tout ça n’est quand même qu’une grande cour de récréation.
Pierre :
Tu as écrit si je ne me trompe, des articles pour le magasine Brazil, c’était une expérience intéressante de parler du cinéma ?
Jil Caplan :
Tu sais j’ai fait pleins de trucs. J’allais tout le temps au cinoche. Brazil va être réactivé à la rentrée.
Pierre :
J’ai lu aussi ton blog, c’est fait de phrases courtes, presque comme des chansons sur ta vie quotidienne, c’est écrit d’une manière proche de Céline ?
Jil Caplan :
Alors là voilà : s’il peut y avoir une influence française : c’est lui ! Il écrivait avec son sang. Céline c’est mon père, d’un coté j’avais Ferré et de l’autre Céline (rire). Peut être qu’après, j’ai désiré aller dans une écriture plus raffinée mais je pense que l’on ne se refait pas.